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Intimités spacieuses

Parfois, une lumière particulière irise le réel.
Alors l’espace respire autrement.
Voir cette lumière demande et engendre un très léger décalage.

Les encres d’Isabelle Baticle recèlent de ces secrets de paysage qui résonnent en nous de façon singulière : Encre et calligraphie sont des pratiques qui se complètent. elles s’originent dans la spaciosité du corps et l’ouvert de l’espace. Le trait de la calligraphie chinoise : un corps d’os, de chair, de muscle, de sang, de souffle et d’esprit. La calligraphie est une peinture du cœur. Au cœur du mouvement, le rythme naît de la pulsation la plus intime. Ecouter cette lumière au cœur du cœur ouvre l’espace.
Isabelle Baticle étudie à la faculté d’Arts Plastiques, puis entre aux Beaux-Arts dans les années 80. Lui manque alors un enseignement du dessin et de la peinture qui fait vibrer le contemporain à la lueur du plus lointain. Elle apprend le chinois et part avec une bourse d’étude en 1992 en Chine populaire, auprès des maîtres de calligraphie et de peinture de l’Ecole des Beaux-Arts de Chine, à Hangzhou, pendant six ans.
Depuis 2004, elle expose ses calligraphies et ses encres.

05/06/2017

 

Qu'est-ce qui me touche dans un paysage,?
Qu'est-ce qui fait que cette montagne éveille intensément mon désir de dessiner, peindre? Il y a parfois dans la montagne, des plis, des espaces et des chemins ,autant de recels qui me retiennent, j'y vais, les arpente, les goûte, ils font écho à un vécu intime, sourient à une sensation bien réelle, mais où est-ce? Serait-ce la lumière seule qui diffère entre intérieur et extérieur?
Sur le motif: une vieille histoire de peintres....La rencontre avec la montagne, le rocher, l'arbre, le corps de l'autre: une expérience, un vrai nourrissement. Cette rencontre à travers le dessin me porte le plus souvent à "écrire", dans un rythme qui joue de cet entre nous, ces êtres vivants d'un règne différent, d'un temps différent... et pourtant, les rythmes, les rimes se trouvent. Rencontrer: grandes similitudes et petites différences, ou bien petites similitudes et grandes différences? d'où naît un potentiel et un mouvement.
Quand je peins, dessine dans l'atelier, la montagne, à la lueur de l'espace du dedans me donne à vivre une autre expérience.
la mémoire renouvelle la rencontre par une intégration qui génère un type de lumière qui nourrit en profondeur un certain sentiment de spaciosité.
Réduire la complexité du dehors à l'essentiel, retrouver cette lumière particulière qui irise le réel, plier l'espace, l'ouvrir, jouer de traits qui n'en sont presque plus tant l'eau et l'encre les illimitent, c'est ce qui m'anime!

21.06.2018

Etats Sauvages

Mes yeux collent à leurs rides, ma main désire jouer leurs mouvements, je m’absorbe dans les plis. Quand la rencontre a lieu, trouve son rythme, c’est une fête ! Entre mes veines et celles de la montagne, ça chante, ça pulse, ça danse, je suis vivante !

La presqu’île de Crozon m’aimante par ses falaises qui jouent avec l’océan. Les mouvements de la roche me parlent de l’eau et du mouvement de toute chose. Ils me racontent une autre échelle de temps. Tous ces siècles m’invitent à la lenteur : se poser. Sentir, dans une attention aigüe sur le fil du rasoir, dans cette ouverture où tout le corps pense : Sentir est l’état le plus sauvage de la pensée.

L’état le plus ancien du sauvage, les roches, éveillent ce désir en moi : sentir, jouer, trouver l’accord, laisser fluer. Le corps de la montagne pense en moi, ma main l’écrit.

La question du sauvage soulève la question de l’anthropocène, de la mécanisation et des technologies. De moins en moins de sauvage sur terre : laissons ondes et machines tout envelopper, et même les montagnes finiront par saigner.

Le 09.12.2015, à Saint- Christol

 

C'est quoi, peindre?

Qu'est-ce qu'un paysage?
Que fait un peintre lorsqu'il peint une montagne, un paysage, un corps?
Ces questions m'habitent depuis bien longtemps, je chemine à travers, elles évoluent avec le temps et peu à peu, je les habite, comme un territoire enfin habitable .

Qu'est-ce qui me touche dans un paysage?
Dans un corps?
Qu'est-ce qui fait que cette montagne éveille intensément mon désir de dessiner, peindre, photographier, scruter, écouter, écrire?

Il y a parfois dans le paysage, des plis, des espaces et des chemins, des recels qui me retiennent, me parlent de correspondances souterraines,
j'y vais, les arpente, les goûte, ils font écho à un vécu intime, sourient à une sensation bien réelle, mais où est-ce? "Chose obscure avant qu'on la nomme" Serait-ce la lumière seule qui diffère entre intérieur et extérieur?

Certains de ces lieux sont là où je vis. Ils sont mon milieu, ils me nourrissent quotidiennement, une relation s'est tissée avec les arbres, la terre, la faune, la lumière, les champs cultivés, les pans de murs qui disent l'homme en lignes droites. Il y a une douceur, sur ce plateau, petites vagues sans roches.

D'autres sont des lieux que je visite régulièrement comme de vieux amis, pour leur espace singulier. Ils m'emmènent dans un monde autrement familier. C'est ainsi que je vais régulièrement à Barret de Lioure dans la Drôme. Face à ce grand paysage frontal, je m'étonne de voir toujours un peu plus loin ce qu'il recèle, que je n'avais pas vu avant. Voir, s'empêcher de rapter une image, mais prendre le temps de sentir et voir au delà de ce que je sais, ce que je veux, ce que je projette, etc..., est une démarche qui, à mon sens, recosmise le monde.

C'est ainsi que je retourne régulièrement à Crozon. C'est un peu plus loin! je ressens l'éloignement comme un désir un peu assoiffé, et je m'étonne toujours de l'état dans lequel me met la rencontre renouvelée de l'anse du Veryac'h et ses gigantesques roches dramatiques de dieux antiques.
Il y a là un miracle géologique qui me fascine année après année! J'aime les jouer, trouver le rythme avec mes pinceaux, je me laisse surprendre par la marée montante, elle mouille mon papier, je monte un peu avec elle, je ne peux pas m'arrêter...exaltation esthétique, au sens propre du terme!
Sentir...tous ces échanges, toutes ces entrées, ces correspondances que m'offrent ces êtres de pierre!

Le paysage est flux, mouvements, qui engendrent des formes porteuses de vie, de possibles, la question émerge alors:
Quelle forme, quel mouvement engendre quel être au monde, quel sentiment ?
Envisager le paysage non comme un objet mais comme un milieu où une médiance humaine est possible rejoint la possibilité de voir le paysage comme un corps, en résonance avec mon propre corps...."là est notre authenticité", écrit Tao Yuanming, au 4ème siècle.

Sur le motif: une vieille histoire de peintres....
La rencontre avec la montagne, le rocher, l'arbre, le corps de l'autre: Ce n'est pas le but (produire un dessin) mais bien l'expérience de la rencontre, qui constitue un véritable nourrissement. Cette rencontre à travers le dessin me porte tantôt à "écrire", dans un rythme qui joue de cet "entre", nous, ces êtres vivants d'un règne différent, d'un temps différent...tantôt à poser l'encre en strates qui engendrent la lumière.
Rencontrer: grandes similitudes et petites différences, ou bien petites similitudes et grandes différences?...d'où naît un potentiel et un mouvement.

Dans l'atelier, le paysage , à la lueur de l'espace du dedans me donne à vivre une autre expérience. la mémoire renouvelle la rencontre par une intégration qui génère un type de lumière, nourrit en profondeur un certain sentiment de spaciosité. C'est là que naissent les grands formats, le plus souvent l'hiver. Réduire la complexité du dehors à l'essentiel(comme on réduit une sauce), retrouver cette lumière particulière qui irise le réel, plier l'espace, l'ouvrir, jouer de tracés qui ne sont plus traits tant l'eau et l'encre les illimitent, c'est ma joie!

Mon expérience en Chine a été déterminante pour mon travail.
Six ans à étudier assidûment la calligraphie chinoise m'ont amenée à un questionnement sur les ressorts du mouvement, et sur ce qu'est un trait. Sachant que les traits chinois sont d'une richesse de registres et de qualités que l'on ne connaît pas dans notre culture, je m'étonne, toujours, de constater que les occidentaux ont fait l'impasse sur ce sujet, ne prenant que l'apparence d'expression "mouvementée" et "lyrique" du tracé.
Ma pratique se déploie entre l'énergie du tracé et l'espace de l'encre: Cycliquement le trait m'exaspère, cette affirmation délimitante et arrogante! j'ai juste envie de le noyer, alors je plonge dans l'encre, je peins sans traits, et l'espace respire autrement. Et puis, noyée à mon tour dans cette fusion océanique, le désir de tracés structurants et énergétiques revient furieusement!

15.10.2018

Isabelle Baticle